Révéler l’ADN de l’architecture africaine contemporaine : l’ambition de la nigérienne Mariam Kamara

Lauréate aux Global LafargeHolcim Awards aux côtés de Yasaman Esmaili pour leur projet d’espace citoyen dans le village de Dandaji, l’architecte Mariam Kamara s’est également distinguée pour avoir été choisie par le célèbre architecte anglo-ghanéen David Adjaye dans le cadre du programme Rolex de mentorat artistique 2018-2019. Ingénieuse et passionnée, Mariam nous livre plus en détail sa conception d’une architecture africaine moderne et audacieuse où la créativité que lui inspire quotidiennement le Niger occupe une place prédominante.

Comme l’explique Mariam, il est difficile aujourd’hui de parler de « nigérienneté » en matière d’architecture. Il faut plutôt appréhender le renouveau urbanistique et architectural des capitales africaines sous l’angle du climat, de la topographie et des composantes sociaux-culturelles pour comprendre les richesses et particularismes de l’habitat ouest-africain. Au Niger, comme dans les autres pays de la sous-région, l’usage de matériaux locaux offre, par exemple, un avantage à la fois économique et identitaire.

Face à une architecture occidentale plus chère et plus consommatrice d’énergie, Mariam et son équipe de l’atelier masōmī mènent des recherches expérimentales sur le mélange de matériaux qui rendrait l’accès à l’habitat plus abordable.

« Economiquement, le modèle de reproduction de l’architecture occidentale n’est pas raisonnable étant donné que nous n’avons pas le même accès aux capitaux nécessaires pour la construction. Il faut trouver des alternatives ».

La plupart des foyers urbains et bâtiments publics de Niamey sont calqués sur le modèle architectural européen avec des maisons en blocs de béton à base de ciment importé. D’un point de vue économique, l’utilisation de briques en terre compressée revient pourtant jusqu’à 30% moins cher que les briques en ciment. Un début de réflexion qui doit encore se poursuivre pour surmonter les défis de la croissance démographique et des contraintes environnementales qui pèsent sur l’urbanisme des villes d’Afrique aujourd’hui.

Mais pour Mariam, l’architecture est également une émanation culturelle et un moyen d’expression identitaire. Il est primordial de penser une architecture avec un aspect plus familier et créer une relation plus intime avec le matériau. Étant donné que l’évolution naturelle de l’architecture africaine a été court-circuitée par la colonisation, l’enjeu est d’en reprendre le fil tout en l’encrant dans les réalités actuelles et en profitant des avancées du XXI ème siècle.

« L’architecture est profondément identitaire, quelque soit l’endroit où on se trouve, c’est une manière de se représenter en fait. C’est un signe, un message que l’on envoie aux autres sur qui on est ».

Par ses réalisations innovantes, Mariam a aussi à cœur de changer la représentation de l’Afrique en tant que continent sous-développé. Au Niger comme souvent en Afrique de l’Ouest, la création est souvent freinée par la persistance d’une sorte de complexe d’infériorité devant tout ce qui vient de l’étranger. Elle explique :

« La forme est souvent rattachée dans l’esprit des uns et des autres à certains matériaux, ce qui détermine, de fait, le design d’une architecture, et ça c’est dommage. L’objectif est de casser ces dogmes et automatismes autour du matériau parce qu’ils constituent des freins à leur utilisation ».

Selon elle, comprendre le savoir-faire traditionnel est essentiel, mais donner le respect au matériau c’est aussi réfléchir sur comment le faire évoluer, comment l’utiliser dans différents types et techniques d’architecture, plus adaptés à notre vie contemporaine.
L’objectif est d’exploiter les éléments afin de créer un environnement harmonieux, au service des habitudes culturelles. C’est la raison pour laquelle elle accorde une importance primordiale à la participation des utilisateurs dans la conception d’un projet. « Il faut comprendre comment vivent les gens, comment ils utilisent leurs espaces pour répondre parfaitement à leurs attentes et être plus créatif ».

Quand on a une maison de type occidental européen, on se force à vivre de façon incompatible avec ses habitudes et c’est donc l’utilisateur qui s’adapte à son environnement et non l’inverse. La création ne doit pas négliger les besoins fondamentaux. À travers les travaux de son atelier masōmī, Mariam prône cette approche holistique et propose des édifices à la fois fonctionnels et ouverts, qui cimentent les communautés et donnent un sentiment d’immersion dans la vie sociale de la communauté environnante.

Environ 90% de ses projets se trouvent au Niger. A l’heure actuelle, elle travaille notamment sur la future construction d’un musée de métiers artistiques ou encore d’un immeuble de bureaux à Niamey qui sera le premier immeuble sur 4 niveaux, construit en briques compressées.

En moyenne la conception d’un projet dure entre 6 mois et 1 an. Quant à la réalisation de la construction, elle n’hésite pas à impliquer pleinement les entrepreneurs avec lesquels elle travaille. « On leur demande souvent de faire des choses qu’ils n’ont jamais faites et nous n’hésitons pas à faciliter des formations ou à développer des prototypes taille réelle à travers lesquels nous apprenons aussi beaucoup. Aujourd’hui, nous entretenons des liens assez forts avec nos collaborateurs. C’est tout une aventure dans laquelle nous avons embarqué des gens, notamment grâce à la visibilité que l’on a su gagner à l’international et nous avons à cœur de partager cette notoriété, de les rendre fiers de leur travail. »

Dans l’émergence de cette nouvelle génération de créateurs et de constructeurs, l’architecture africaine de demain sera assurément nigérienne.